Quand t’as touché le fond, y’a plus qu’à remonter

Sensation étrange que d’être en route pour la ville la plus australe du monde. Ushuaia, aussi surnommée « el fin del mundo », est la capitale de l’archipel de la Terre de Feu. Mais pourquoi Terre de Feu au fait ? Allez, un peu d’histoire. 

Lorsque ce bon vieux Magellan est arrivé par le détroit qui porte aujourd’hui son nom, il a aperçu un paquet de fumée émanant de l’archipel. Celle-ci était à l’origine des indiens locaux qui faisaient du feu sur la côte. Et comme on a pas de fumée sans feu, il donna ce nom à la région. Ça t’a plu ?

Place à l’action. Avec Rick on se trouve à la pointe sud du Chili et on roule en direction de l’Argentine. Après quelques heures de route à travers des plaines désertiques, on met la Suz sur un ferry qui nous emmène à quelques kilomètres du poste frontière San Sebastian. On commence à être habitué à passer les frontières. Un premier poste pour sortir du pays d’origine, un no man’s land à traverser, puis un second poste pour entrer dans le nouveau pays. On commence donc par le bureau chilien. Un douanier on ne peut plus antipathique examine les papiers de la Suz et me demande mon « RUN ». C’est un document d’identité chilien attribué uniquement aux résidents. Bien évidemment je n’en ai pas. Et le douanier m’explique que sans ce document, je ne peux pas sortir la voiture du pays. Va comprendre pourquoi. J’argumente pendant 20 minutes et le douanier n’en a que faire. Je montre les tampons de mon passeport prouvant que je suis déjà sorti du pays avec la voiture, il s’en moque. J’attends que l’équipe des douaniers finisse sa ronde pour essayer avec un nouvel interlocuteur. Ce dernier est tout aussi borné. Pas moyen de sortir la Suz du Chili. 


Dans la file on croise Augusto, un argentin à qui on explique notre cas. Il est d’accord pour nous conduire jusqu’à Río Grande où on pourrait ensuite prendre un bus jusqu’à Ushuaia. Je suis vraiment tiraillé à l’idée de laisser la voiture à la frontière, au milieu du désert, mais il faut prendre une décision. Allez, on fait un sac et on monte avec Augusto! En passant en Argentine, on arrive sur une vieille route en terre où la vitesse est limitée à 70 km/h. Il roule à 140 … Au moins, on arrive rapidement. 

Des parcs nationaux, des montagnes enneigées et une porte d’entrée pour les excursions en Antarctique. Voilà ce qui motive un voyage à Ushuaia. Et avec Rick, forcément, on a des projets de randonnée. Le Paso de la Oveja est un trekking de 30 km sur 2 jours qui nécessite une autonomie complète. On a acheté tout le matériel nécessaire pour camper, on décide donc de préparer l’expédition. 

À Ushuaia on reste chez Pablo, un argentin proche de la quarantaine qui est né ici. Je ne peux même plus te donner le nom de l’auberge car ça n’en est pas vraiment une. Imagine un chalet dans les montagnes à l’écart du centre ville. Le mec a aménagé deux chambres pour accueillir des voyageurs mais tu vis littéralement avec lui. On mange avec Pablo et ses amis, on part faire les courses avec Pablo, on prépare la randonnée avec Pablo. Ce mec est une crème et on se sent comme à la maison. Il nous montre même son petit secret : une culture hydroponique de laitue dans une serre au fond du jardin.  

Le départ de la randonnée se fait juste au-dessus de sa maison. Avec Rick on entame l’ascension avec chacun un sac bien chargé en nourriture et en matériel. Au départ du sentier un panneau « cerrado » nous indique que le chemin est impraticable. On y va quand même et ça s’avère difficile. Beaucoup de boue, des passerelles détruites, et des sections en mauvais état. Mais les paysages sont magnifiques et on croise seulement quelques randonneurs sur le chemin. Une première nuit à 1200 m d’altitude au bord d’un lac gelé. On plante la tente et on réchauffe un plat de lentilles aux lardons cuisiné la veille. Dans cette partie du monde il fait jour jusqu’à minuit à cette période de l’année. On est tout seul au milieu de cette nature incroyable à contempler la lune jusque tard dans la soirée. 
Le lendemain matin on attaque la deuxième journée de marche et on a arrive au point de rendez-vous fixé avec Pablo vers 15h. Il vient nous chercher avec sa camionnette et nous ramène à l’auberge. Ma première nuit sous tente en montagne restera un souvenir inoubliable. Et glacial !

Il est temps pour nous de quitter la Terre de Feu et d’entamer notre grande remontée de la Patagonie. On fait nos adieux à Pablo et on reprend le bus jusqu’à la frontière. Et je prie pour que la Suz soit toujours là. Le bus nous emmène jusqu’au poste argentin et deux belges nous prennent ensuite en stop à travers le no man’s land. Arrivé au poste chilien je sors en courant pour aller voir si la Suz est là et elle m’attend ! Quel soulagement. 

On reprend ensuite la route jusqu’à Puerto Natales, camp de base pour les excursions vers Torres del Paine. Le parc est réputé pour ses montagnes immenses, ses glaciers bleu clair et ses prairies dorées qui abritent des guanacos (apparentés aux lamas). En son sein, plusieurs circuits possibles dont le W qui s’étend sur 70 km environ. Il faut normalement entre 4 et 5 jours de marche avec différentes nuits-étape dans les campings du parc. Ceux-ci sont à réserver indépendamment les uns des autres. Malheureusement il n’y avait pas de place disponible pour la 2ème nuit. Et il est impossible de faire du camping sauvage dans le parc. L’objectif serait donc de parcourir les distances du 2ème et 3ème jour en une seule et unique journée. Et atteindre ainsi directement le camping de la 3ème nuit. Cela équivaut à 30 km de marche avec plus de 1000m de dénivelé et un sac de 15kg sur le dos. Pas ravi à l’idée de m’envoyer une deuxième journée de marche aussi intense mais on n’a pas vraiment le choix. C’est ça ou on reste à la maison. Dans ma vie d’avant, je passais mes week-ends en club à essayer de descendre la plus grande quantité de Cuba Libre en un minimum de temps. J’ai toujours bien aimé les défis. Cette fois-ci c’est juste un peu différent. 

Cette randonnée se fait en autonomie quasi-complète. Avec Rick on achète des Tupperware et on cuisine nos repas pour les 3 jours à venir. Salade Niçoise pour le déjeuner et pâtes Bolognaise pour le dîner. J’ai trop peur de manquer, alors je charge mon sac un peu plus. C’est lourd mais y’a rien de pire que d’avoir faim.

1er jour: 12 kilomètres au bord d’un lac avec une légère pluie. Le sac pèse un peu mais on survit. Easy.

2ème jour (fatidique): réveil 5h30, on laisse le matériel au camping et on entame l’ascension de la Vallée Francès vers 6h. 14 km et 700m de dénivelé plus tard on est de retour au camping pour déjeuner. On reprend les sacs et le matériel pour s’envoyer les 16 km restant et arriver au dernier camping. Le vent souffle à 80 km/h, il pleut, il neige parfois mais le soleil reste présent. C’est ça la Patagonie, tu peux voir défiler les 4 saisons en une journée. On souffre.

3ème jour : réveil à 1h du matin, armés de lampes frontales on entame l’ascension de nuit jusqu’aux fameuses « tours » pour y voir le levé du soleil. J’en peux plus.

Pourquoi Torres del Paine ? Ce sont les fameuses tours de granite du parc qui ont donné leur nom à ce dernier. Et quand le soleil se lève sur ce site emblématique tu oublies vite la fatigue et les courbatures.

Une expérience incroyable. Un site magnifique. Et un défi relevé. On a adapté le fameux circuit W à notre manière. 60 km parcourus en seulement 48h . La pizza et la chope de bière de ce soir sont bien méritées !

Après un retour à Puerto Natales pour une nuit de repos, on reprend la route le lendemain pour une nouvelle aventure. Et pas des moindres. La Carretera Austral (Route Australe) au Chili est une prolongation de la Panaméricaine qui naît en Alaska. La route existe depuis 1976 et sa construction fut un vrai casse-tête. Imagine-toi un chemin traversant des bois impénétrables, des cols de montagnes enneigés, des lacs, des fjords … Entrecoupée de passage en ferry et chevauchée par des ponts, la Carretera Austral sillonne près de 1200 km de paysages grandioses . Et dans sa majeure partie, ce n’est qu’une route de terre et de cailloux t’empêchant de rouler au-delà des 60km/h. Parfait pour profiter de la vue.

On y rentre par Chile Chico, au bord du Lago General Carrera (deuxième lac d’Amérique du Sud après le lac Titicaca). On y fait le plein de vivres, d’essence et de cash. Mieux vaut s’équiper car ça va devenir sauvage. Dans cette région, peu de possibilités d’hébergements. Ou tout du moins elles sont très onéreuses. Sinon tu peux aussi payer 20€ ta nuit dans une auberge minable sans eau chaude ni wifi. On décide donc de ressortir cette bonne vieille tente. Je l’aime bien notre tente mais j’ai le dos en vrac à chaque fois que je me réveille le matin. Difficile donc de récupérer. Mais c’est ça la Patagonie mon vieux, t’es sauvage ou tu l’es pas.

Pour notre première nuit à la belle étoile on plante la tente à Puerto Guadal. Un ciel étoilé avec une voie lactée comme je n’en avais jamais vu d’aussi belle. On file ensuite à Tortel. Ce village coupé du monde entre mer et montagne est construit entièrement sur des passerelles en bois. On remonte enfin jusqu’à Puerto Río Tranquilo pour visiter les Cathédrales de marbre. Ce sont des formations rocheuses au bord du Lago General Carrera rongées par les vagues. Celles-ci ont créé des grottes naturelles dans la pierre dont les couleurs féériques sont sublimées par l’eau turquoise du lac. 

Une des autres pépites de la région est le parc national Queulat et le glacier Ventisquero Colgante. Cela fait déjà une semaine qu’on parcourt la Carretera Austral avec Rick et pour cette étape aucun camping de disponible. C’est donc ici que j’expérimente la première nuit dans la voiture. Et figure toi que j’y dors beaucoup mieux que dans la tente !

On arrive ensuite au parc Pumalín, réserve naturelle crée par Douglas Tompkins, fondateur des marques Esprit et The North Face. L’entrepreneur et alpiniste a racheté près 17 000 ha de terres au Chili dans les années 90 afin de préserver la nature et la biodiversité locale en interdisant toute nouvelle exploitation sur cette parcelle. Ici on part faire une jolie randonnée mais à mi-chemin on se fait attaquer par une colonie de mouches géantes. Elles ne nous lâchent plus et on est obligé de rebrousser chemin. Conserver la biodiversité, quelle idée …

En passant par Futaleufú, Hornopirén et d’autres villages aux noms imprononçables, nous arrivons au terme de la Route Austral. Après avoir parcouru la Patagonie, j’entame maintenant ma grande remontée du continent. Les fêtes de fin d’année approchent et avec mon compère hollandais nous nous mettons en route pour l’Argentine et sa capitale Buenos Aires. Jamais je n’aurais imaginé une telle Dame Nature en arrivant ici. Oh Patagonie tu m’auras conquis.

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